Venez, allez, n'hésitez pas ...

Laissez- moi vous prendre la main et vous emmener dans mon monde.
Pour quelques instants, quittez ce présent.
Je vous invite au rire, à l'évasion, à sauter à pieds joints dans mon imagination.
Alors, on y va?
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vendredi 31 octobre 2008

Derrière l'écran

Le train venait d’entrer en gare. Ce n’était pas la première fois que Magali séjournait à Paris, mais à chaque fois, débarquer sur ces quais gris loin de ses Pyrénées lui pinçait le cœur.Un sac gris sur le dos et une valise en toile marron au bout du bras, elle passe la main dans sa poche et serre son petit trousseau de clefs. Cela la rassurait. Elle avait au moins un endroit où se cacher de ce monde hostile et grouillant.Elle n’avait jamais aimé la foule. Elle préférait ses montagnes et la nature aux hommes. Quand elle donnait un coup de main à la ferme voisine, elle s’enfermait dans l’étable avec les bêtes.Dorénavant, plus rien n’était pareil. Sa mère l’avait forcée à quitter la maison pour qu’elle trouve du travail et se fasse une situation, comme on disait chez elle. Et puis, il fallait aussi qu’elle se trouve un mari. Sa mère avait pour elle d’autres ambitions que de la voir faire sa vie avec un éleveur du coin. Elle aurait voulu la voir mariée avec un homme de la ville, un employé, quelqu’un qui ne passe pas sa vie, à dépendre du calendrier agricole.Elle s’engouffra dans le métro la peur au ventre. Elle avait tellement entendu de choses sordides sur ce coupe-gorge de la capitale. Elle descendait les marches en baissant la tête et en longeant les murs.Arrivée à Dugommier, elle marche vers le petit réduit qui lui sert d’appartement. Les murs de l’immeuble étaient sales et décrépits. Elle gravit lentement chaque palier. A chaque marche, sa gorge se serrait un peu plus. De grosses larmes lentement embuaient ses yeux. Sa main blanche et fine se serra machinalement sur la poignée de sa valise. Devant sa porte, au quatrième étage, elle ne put réprimer un énorme sanglot. Elle se retourna. L’escalier était sale et poussiéreux. Elle entra et referma la porte. D’un coup d’œil circulaire elle reprit connaissance de la pièce. LA PIECE. Celle où désormais elle allait vivre. SON chez elle.Elle était venue quinze jours plutôt après avoir répondu à une annonce. Elle n’avait pas vraiment le choix. Ses parents possédaient peu de moyens et si d’aventure elle voulait changer d’appartement, elle devait d’abord gagner sa vie.Un ami de son père chez qui elle devait travailler avait installé une vieille table en formica bleu bancale, tout comme la chaise qui l’accompagnait. Au fond, un petit lit et une couverture. Heureusement, elle avait pensé à prendre des draps. Une plaque électrique et un minuscule frigidaire de part et d’autre de l’évier formaient le coin cuisine. Mais ce n’était pas le plus sordide. Ce soir, elle allait devoir affronter un moment qu’elle redoutait, elle allait devoir prendre sa douche. Même en signant la location, elle n’arrivait pas à se résoudre à avoir une salle de bain comme ça. Elle aurait mille fois préféré se laver à l’eau froide avec un seau. Mais chez elle, les toilettes étaient « à la turque » et pour prendre sa douche, il suffisait de placer une sorte de caillebotis sale et abîmé sur les toilettes…Elle se laissa tomber sur son unique chaise. La valise gisait à ses pieds. Le sac à dos encore accroché aux épaules elle s’avachit sur la table, la tête dans les bras sans chercher à retenir ses larmes. Elle ne savait pas combien de temps elle allait passer ici, ni même ce qu’allait être sa vie. Sa mère lui avait interdit de rentrer dans l’immédiat. Lundi matin, l’ami de son père l’attendait dans son atelier.Au pied de sa valise, une grosse blatte curieuse sondait de ses antennes le rebord d’une chaussure. [...]

jeudi 23 octobre 2008

Derrière l'écran, 10


Une douleur piquante dans sa hanche droite l’obligea à ouvrir les yeux. Elle déplia doucement ce corps osseux et endolori de la longue nuit passée sur le parquet froid. Ses yeux gonflés et rougis la faisaient souffrir, tout autant que les battements sourds qui se répercutaient comme un écho dans sa tête. Elle rampa jusqu’à sa paillasse et s’y étendit comme elle put. Elle observait son réveil comme un objet étranger. Il était presque midi. Elle tenta d’abord de se lever, prise de panique. Qu’allait-elle dire à son patron ? Et puis, zut ! Elle se laissa lourdement glisser sur le lit, se roula en boule et attendit.

Les yeux hagards, elle fixait le vide. De temps en temps, elle levait son regard fragile vers la petite fenêtre. Elle s’amusait à deviner le temps qu’il pouvait bien faire dehors. Tout mouvement lui semblait impossible. Ses membres engourdis refusaient de bouger et elle ne se sentait ni la force ni l’envie de les remuer. Alors, elle était restée là. Plusieurs heures s’étaient écoulées, puis plusieurs jours et plusieurs nuits. Toute trace de vie semblait la quitter. Elle n’avait plus faim, plus soif. Le feu de la vie s’éteignait inexorablement. Cette petite mort qui la rongeait prenait le dessus. Toutes ces années, elle était restée tapie là, imperceptiblement, et aujourd’hui, elle emmenait Magali.
Qui donc se soucierait d’elle ?

Trois jours plus tard, le patron de la cordonnerie qui s’était fait remettre par précaution, un double des clefs de la « fille Drectaut », « au cas où », pénétra dans le studio. Il était loin d’imaginer ce qu’il allait trouver. Il remarqua immédiatement le corps inerte de Magali. C’était un corps décharné, à peine caché par les tissus souillés qui le recouvraient. Il lui parlait, mais elle ne réagissait pas.
Paniqué il se jeta sur elle, et la secoua, mais elle ne semblait même pas le voir. Ses yeux, grands ouverts, fixaient un point sur le mur sale de sa chambre. Un semblant de sourire donnait à son visage l’impression qu’elle était ailleurs.
Il eut un mouvement de recul quand les odeurs corporelles de Magali se répandirent dans la pièce. Elle n’avait pas bougé depuis trois jours. De loin, il la contemplait. Il l’avait toujours trouvé jolie, mais savait qu’il ne pouvait rien faire d’elle. La seule fois où il avait osé s’approcher d’elle, elle avait fui et lui était trop ivre pour réagir. Mais là, elle était à sa merci.
Peut-être, ignorait-elle jusqu’à sa présence ?
Il s’approcha doucement. Elle ne bougeait toujours pas.
Alors, il s’assit sur le bord du lit avec mille précautions. D'abord, il caressa ses cheveux, puis son visage. Comme elle ne réagissait toujours pas, il déboutonna délicatement la veste du pyjama, et lui caressa la poitrine pendant de longues minutes.
Il brûlait d’envie de la dénuder complètement.
Il glissa une main dans le pantalon de son pyjama. La peau de Magali était douce, mais elle était froide, complètement glacée et comme elle était toujours complètement inerte, il prit peur. Il la rhabilla, remonta la glissière de son pantalon, quitta rapidement l’appartement et regagna la cordonnerie. De là, il aviserait. Il ne pouvait rien décider, comme ça, dans cet état d’esprit.

Il ferma son atelier un peu plus tôt que d’accoutumé et se risqua chez le vendeur informatique dans la boutique d’à côté. Il n’avait jamais rien dit, mais il avait bien remarqué le petit manège de son employée avec le beau mâle. Il savait que Magali l’aimait bien et comptait sur lui pour l’aider à sortir la fille de ce pétrin. Alors, il lui raconta son absence, la visite effectuée le matin même, en omettant bien sûr les attouchements qu’il avait pratiqués. À eux deux, ils pourraient la laver, lui donner à manger, s’occuper un peu d’elle et de son studio. À peine le vieux avait-il achevé son histoire, que le jeune homme fermait boutique et marchait d’un pas pressé aux côtés du vieux bonhomme, vers Dugommier, pour aider Magali. Le vieux haletait, mais il suivait le jeune sans rien dire. Arrivé devant la porte, il lui tendit la clef. Ils entrèrent tous deux dans la petite chambre. Une odeur nauséabonde les saisit à la gorge et à part une paillasse souillée et un ordinateur allumé, la chambre était vide.

jeudi 9 octobre 2008

Derrière l'écran, 9


Un soir, alors qu’elle s’installait en pyjama et charentaise –sa maman aurait été heureuse-, derrière l’ordinateur, un yaourt à la main, et qu’elle s’apprêtait à entamer une longue nuit de conversation avec Poupoule pour lui raconter que son patron avait essayé de lui toucher les seins, en la coinçant contre la porte de son bureau alors qu’il revenait du bar d’en face, elle remarqua un post d’un certain Clémentdu16 qui cherchait quelqu’un pour échanger des mots qui donnent chauds.
- Pfff, fit-elle en lisant la phrase pour la quatrième fois au moins. Y’en a qui sont vraiment idiots, pensa t-elle.
- Vraiment n’importe quoi, dit-elle, tout haut, en dodelinant de la tête et en commençant à discuter avec Poupoule.

Elles échangèrent un petit moment en messagerie privée, mais c’était vendredi soir, Poupoule avait un rendez-vous galant et devait lâcher le net. Sctroumpfette et Nymphette, n’étaient même pas venues faire un coucou, c’est dire si elles devaient être occupées !

De nouveau seule avec son PC, Magali surfa encore un peu sur le forum sans trouver un sujet susceptible de l’intéresser. Elle décida alors de changer de site et d’aller sur un forum qu’elle fréquentait un peu moins.
Elle était droite, face au petit écran qui diffusait une pâle lumière bleutée dans la petite chambre sombre. Un halo blanc éclairait le visage diaphane de la jeune fille. Sa main, menottée à la souris lisse et rassurante faisait défiler des pages de discussions.
Et puis à quoi bon tout ça ?
Elle se retrouvait encore seule, sans savoir quoi faire de son corps, de sa vie. Même ses amies virtuelles ne lui étaient d’aucun secours. Elle était sans cesse rattrapée par son désoeuvrement, ce poids avec lequel elle avait appris à vivre, cette petite mort intérieure qui la dévorait, lentement mais sûrement.
Ses deux grands yeux embués glissèrent sur la demande de Vulcain « J’aimerai bien discuter avec quelqu’un. Je suis seul et la solitude me pèse. »
Et brutalement, elle se dressa en hurlant « Mais moi aussi je suis seule ! ». Dans un violent sanglot, elle projeta sa chaise de bureau contre le mur.
- Moi aussi ça me pèse ! Cria t-elle à son ordinateur.
Les larmes coulaient sur ses joues. Elle s’avança vers la fenêtre. Respirer, vite. Elle voulait sentir de l’air frais lui balayer le visage, pénétrer dans ses poumons, pour se calmer. La bouffée d’oxygène fut salvatrice. Elle se laissa glisser doucement le long du mur, enfouit sa tête dans ses bras et ses genoux. Elle resta prostrée de longues heures. Lentement son corps coula sur le sol. Sous la lucarne entrouverte, gisait le corps d’une jeune fille endormie, épuisée de solitude
.

mardi 30 septembre 2008

Derrière l'écran, 8


Elle avait d’abord observé, lu, toutes les discussions, les interventions. Elle avait suivi les liens indiqués dans les posts. Et puis, un jour, elle était intervenue.
Elle surfait depuis plus de deux heures sur jeunetcelibataire.com et suivait avec avidité la discussion lancée par Schtroumpfette.
Sctroumpfette, comme elle, n’avait pas ou très peu d’amis, et encore moins de petit ami. Elle avait été amoureuse une fois, alors qu’elle était adolescente et avait beaucoup souffert de cette relation platonique. Le garçon lui disait qu’il l’aimait mais refusait de le dire à leurs amis communs et de s’afficher au lycée avec elle. Ils se voyaient en cachette. Mais pour peu qu’ils soient invités à la même soirée, Dom Juan ignorait royalement sa belle et celle-ci pleurait toutes les larmes de son frêle corps d’adolescente pendant des jours et des nuits entières.
Cette histoire dans laquelle elle s’était investie l’avait cassée en mille petits morceaux qu’elle avait beaucoup de mal à recoller.
Aujourd’hui trentenaire, Sctroumpfette ne savait que faire avec les garçons et préférait souffrir en célibataire plutôt que d’être en couple et ignorée. Nymphette et Poupoule, visiblement ses acolytes, suivaient aussi la discussion et ne tarissaient pas de conseils destinés à lui faciliter la vie amoureuse.

Magali ne s’était jamais sentie aussi proche de quelqu’un. A ceci près qu’elle n’avait jamais connu cet amour fou que décrivait Sctroumpfette, mais elle se retrouvait en tout point dans cette peur du sexe opposé. Elle aussi, aurait bien aimé aller boire un verre, se faire un ciné et pourquoi pas un resto avec le beau brun ténébreux de la boutique informatique.
Elle s’immisça dans la discussion, et au fil des soirées, Sctroumpfette, Poupoule, Nymphette étaient devenues les amies de RosedeNoël - le pseudo de Magali –. Elles échangeaient avec force de détails leurs journées et se racontaient leurs vies amoureuse, rêvée ou réelle. Une fois, Poupoule avait écrit qu’elle aussi vivait à Paris, et Magali lui avait proposé de se voir, puisqu’elles ne s’étaient jamais rencontrées et pourtant, elles semblaient si proches ! Mais Poupoule avait toujours trouvé un prétexte pour annuler le rendez-vous, et décliner l’invitation.
Magali ne lui en voulait pas.
Elle vivait de ses petites discussions et de ses espoirs amoureux avec son Dieu de l’ordinateur. Le sourire poli qu’il lui faisait quand il la croisait au hasard de la journée suffisait à embellir son quotidien et à la combler de bonheur.
Entre son emploi à la cordonnerie de la rue de Wattignies, son patron qui buvait tous les jours un peu plus, et les discussions sur les forums qui se poursuivaient souvent tard dans la nuit Magali était plutôt satisfaite de sa vie.
A choisir, évidemment, elle aurait préféré être héritière, avoir de l’argent, faire des études, être jolie, avoir des tonnes d’amies et sortir tous les soirs. Mais ça, c’était son petit conte de fées perso, l’histoire qu’elle s’inventait le soir, en se brossant les dents, en faisant des mimiques devant la glace, en prenant des poses, la bouche dégoulinante de dentifrice.
Oui, sa vie ne ressemblait pas à celle qu’elle aurait voulu vivre, mais la sienne n’était pas mal non plus. Elle en était persuadée. Elle s’en persuadait.

jeudi 25 septembre 2008

Derrière l'écran, 7, 2ème partie


LES FORUMS.

De gigantesques salons de discussions où virtuellement des individus échangent sur tout et n’importe quoi, on peut y parler gentiment, ou s’y faire insulter. Elle adorait ça ! Elle a d’abord cherché plein de forums différents, sur la cordonnerie, l’agriculture. Normal, c’était ses premiers repères, mais ça ne l’intéressait vraiment. Elle s’est ensuite attaquée aux forums médicaux, elle avait toujours cette sensation de pesanteur sur la poitrine, et de l’autre côté de son ordinateur, "on" lui avait répondu que c’était peut être le stress, l’angoisse, ou la dépression.

« Moumoutte » lui avait même suggéré qu’elle était peut-être entrain de faire une crise cardiaque. Il lui avait expliqué que ça commence toujours comme ça, un poids sur la poitrine et une douleur dans le bras. Depuis, elle était sans arrêt à l’écoute de son bras.

Elle ne se retrouvait pourtant pas dans ses avatars et traits de caractères qu’elle croyait déceler dans les personnalités des « Moumoutte », « Vercingétorix » et autres « Belleléa ». Non, sincèrement, ça ne collait pas.

A force de chercher elle fini par trouver deux forums pour lesquels elle se sentait parfaite : Achacunsesproblemes.com et jeunetcelibataire.com. Ces pages étaient fréquentées par des gens comme elle, des déracinés, trop timides pour avoir des amis, des enferrés dans leur quotidien tellement rassurant qu’ils n’osent même plus en sortir. Comme pour elle, « on » avait toujours tout décidé pour eux, si bien que des questions semblables leur taraudaient l’esprit : pourquoi est ce que je fais ça, pourquoi je suis là, comment j’en suis arrivée là, qu’est ce que je vais faire de ma vie ???

vendredi 19 septembre 2008

Derrière l'écran, 7 1ère partie


Quel bonheur !

A peine était-elle rentrée dans son trou à rat qu’elle s’était jetée sur sa petite lucarne. Elle n’avait même pas ôté ses chaussures. Que lui aurait dit sa mère ? Cette pauvre dame rougeaude qui durant toutes ses années avait exigé de sa fille qu’elle porte ces horribles charentaises rouges écossaises, rembourrées de laine acrylique ? Et aujourd’hui, elle n’avait même pas enlevé ses baskets !

Elle était derrière son écran, courbée au-dessus du clavier, et engloutissait toutes les informations qui étaient là, à sa portée. C’était si facile ! Elle surfa sur les boutiques en ligne, arpenta les moindres recoins du site de sa station radio préférée et scrutait avec attention les visages des animateurs avec lesquels elle se levait ou se couchait. Elle s’amusa à googler tous les gens qu’elle connaissait, et essaya même d’installer Google Earth puisque son ami lui avait fait une démonstration. Elle serait bien aller faire un petit tour dans les Pyrénées et une pointe de déception s’imprima sur son visage lorsqu’elle comprit qu’elle n’arriverait pas faire fonctionner le logiciel.

Des bâillements répétés, des fourmillements dans la nuque et la nuit qu’elle apercevait à travers sa fenêtre, la firent s’inquiéter de l’heure qu’il pouvait bien être. Il était presque minuit, et elle en avait oublié de dîner. Elle fit très rapidement une toilette, attrapa au vol deux yaourts et un paquet de biscuit et reprit position à son poste. Malgré son envie insatiable de surfer encore et encore, elle se résolut à gagner son lit avant que le réveil n’indique trois heures du matin. Si elle avait le courage, elle se lèverait un plus tôt le lendemain matin, histoire de se balader encore sur la toile avant d’aller travailler.

Le lendemain et tous les autres jours qui suivirent, elle surfa sur les forums.

jeudi 11 septembre 2008

Derrière l'écran, 6

Elle profita du week-end pour tout installer. Consciencieusement, elle déballa le moniteur, la tour, l’énorme imprimante et les petites enceintes. Des câbles noirs et blancs zébraient le sol comme un présage des éclairs à venir qui bousculeraient sa vie.
Une fois que tout fut branché, elle essaya d’ouvrir sa petite lucarne sur le monde. Malheureusement, tout fonctionnait sauf Internet. Quoiqu’elle fasse, elle se heurtait à la fenêtre grise et bleue que lui renvoyait obstinément l’écran « Vérifier l’installation. Un câble réseaux est débranché ». La mort dans l’âme, elle se résigna à attendre le lendemain matin, bien décidée à demander une explication au vendeur d’à côté.

Elle tergiversa pendant toute la durée de son trajet. Allait-elle tout d’abord chez le voisin pour tenter d’obtenir un diagnostique informatique rapide ou, employée raisonnable, elle attendait d’avoir un moment de libre, au risque de se retrouver le soir sans avoir pu voir celui qui détenait d’après elle, les clefs du mystère.
Tant pis, c’était trop important à ses yeux, elle prenait le risque d’arriver en retard, d’être réprimandée par le vieux qui sent la sueur. Elle tentait de se rassurer à chaque pas. Son coeur battait vite, elle voulait pouvoir rapidement faire fonctionner Internet, et qui plus est, elle allait être en retard.

Elle remarqua les deux personnes installées derrière des ordinateurs dans le magasin du voisin. Tant mieux, elle pourrait discuter tranquillement. Les mains moites, jouant avec la maille fine du petit bracelet qui roulait sur son avant bras, elle avait expliqué son problème et répondait maintenant aux questions de celui qui devait lui sauver la vie. D’après lui, le PC était branché correctement. Il avait beau réfléchir, il ne voyait pas d’où pouvait venir le problème de connexion. Brutalement, il se souvint qu’un jour, elle lui avait confié ne pas avoir le téléphone…
- Tu as une ligne chez toi, quand même ?
- Une ligne ??
- ???
- Une ligne de quoi ??
- De téléphone, tiens ! Comment veux-tu connecter ton ordinateur à Internet si tu n’as pas de ligne téléphonique ?
- Ah… Et comment est ce que je dois faire pour avoir une ligne de téléphone ?
- Passe dans une boutique de France Telecom et tu verras bien. Avec un peu de chance, si le locataire précédent avait une ligne, ils peuvent te la brancher rapidement !


Dépitée. Elle était dépitée. Elle savait qu’elle avait besoin d’une ligne de téléphone mais dans son empressement, elle avait oublié ce détail. Dès qu’elle serait à son bureau, elle téléphonerait pour savoir.

En sortant de la boutique, elle avait déjà réfléchit à l’excuse qu’elle donnerait à son patron pour expliquer ce petit quart d’heure de retard. Elle n’eut pas à le faire, quand elle se trouva devant la porte, celle-ci était fermée. Elle n’avait donc pas rêvée quand elle était passée devant une première fois, le magasin était bel et bien fermé, et le rideau de fer n’était même pas baissé. Avec sa clef, elle put entrer dans la cordonnerie et s’installer à son bureau.
Elle profita d’être seule, pour immédiatement régler son problème de connexion téléphonique, et eut du mal à ne pas sauter de joie quand son interlocutrice lui annonça que son appartement était bien relié au réseau et qu’elle n’avait qu’à activer la ligne. Dès le soir même, tout fonctionnerait.

Brutalement, elle retrouva son sérieux quand retentirent les petites clochettes accrochées de la porte d’entrée. Le patron entrait en bougonnant. Il marmonnait dans sa barbe, mais les seuls sons qu’elle pouvait percevoir depuis son bureau étaient des sortes de grognements. A l’affût du moindre bruit, elle comprit qu’il s’était cogné plusieurs fois dans les meubles du magasin. Des bruits de pas se rapprochaient. Soudain, dans l’encablure de la porte, une tête hirsute, le visage sombre et mal rasé, et deux yeux hagards injectés de sang la fixaient.
Il articula péniblement un « Qu’est ce que tu fais là, toi ? Comment t’es rentrée ici ?? ».


Affolée, elle lui rappela qu’elle avait un double des clefs de la boutique. Il se rapprocha du bureau, il voulait savoir ce qu’elle faisait. Elle tenta de la maintenir à distance en agitant une liasse de courrier, mais il se rapprochait, droit et massif, de son bureau. Il respirait comme un phoque et empestait l’alcool. Elle le rassura, lui dit que tout allait bien. Elle allait lui apporter les papiers, de l’ autre côté, dans son atelier, il y verrait plus clair pour examiner tout ça. Il se laissa convaincre et prit place derrière son établi.


« Tenir jusqu’à ce soir, ne penser à rien d’autre qu’à ce soir, quand je pourrais enfin brancher mon ordinateur». Voilà ce qu’en substance se disait Magali.
« Je vais manger au parc, revenir terminer ma journée et je rentrerai très vite, le plus tôt possible à la maison».


A la fin de sa journée, elle flottait pratiquement au-dessus du bitume tant son pas était rapide. Elle monta les marches quatre à quatre, ouvrit la porte, jeta son sac parterre, et s’installa derrière son poste. Elle piaffait d’impatience le temps que son poste se mette en route. Quand elle cliqua sur la petite terre, l’ordinateur lui demanda de configurer la connexion. Elle utilisa le petit CD que lui avait confié le vendeur, et un petit quart d’heure plus tard, sous ses yeux émerveillés, la page d’accueil d’Orange se dévoilait.

vendredi 18 juillet 2008

Derrière l' écran, 5


Sans s’en douter une seule seconde, elle venait de mettre le doigt dans un engrenage dont seul le Destin connaissait l’issue.

Après avoir remis l’ordinateur en marche et l’avoir formée aux rudiments de la comptabilité sur PC, le vendeur de la boutique voisine lui expliqua en quelque séances comment fonctionnait internet.

Elle était toujours heureuse de leurs entrevues.

Quand elle devait le voir, elle soignait sa tenue. Elle troquait son éternel jean usé et son tee- shirt blanc pour un petit pantalon noir qui mettait ses longues jambes en valeur. Elle sortait à cette occasion le seul petit chemisier qu’elle possédait. Un morceau d’étoffe saumon, cintrée, avec de petits boutons nacrés, qui soulignait sa taille fine. Mais de cela, bien sûr, elle n’en avait pas conscience.
Elle n’avait jamais pris le temps de s’observer, de se regarder.
Elle n’avait jamais prêté attention à son visage si blanc et fin, ni la beauté de son grain de peau lisse et parfait. Ses yeux verts se perdaient régulièrement au fond d’un abîme dont elle sortait rarement, ce qui lui donnait un air si particulier, ce petit air absent, si lointain, qui ne la quittait jamais.

Peu à peu ses efforts et son investissement aidant, elle arrivait à se débrouiller seule avec l’ordinateur. Le voisin espaça alors ses visites. Et puis un jour, il ne vint plus. Elle souffrit de cette absence. C’était son seul ami. La seule personne avec qui elle pouvait échanger quelques mots dans la journée, en dehors de son patron et des vendeuses qu’elle rencontrait quand elle faisait ses courses.
Comme un réflexe de survie, elle retrouva le chemin du square lors de la pause de midi.
Elle se gava des confidences des femmes, des jeux d’enfants, pour s’oublier.
Quelques jours plus tard, son patron lui annonça que le voisin allait revenir installer Internet. Lui, le petit cordonnier devait avoir accès au net, cela devenait une priorité. Son copain, le tailleur de l’autre côté de la rue, lui avait raconté que sur la toile, on n’était beaucoup plus proche du client.
Un jour, le patron lui demanda de rechercher la marque d’un fournisseur de cirage. Depuis que le vendeur lui avait montré comment se branchait le web, elle n’avait pas beaucoup navigué sur la toile. Elle tapa « cirage » sur le moteur de recherche et eut une révélation. Après avoir parcouru les pages destinées au produit d’entretien, elle remarqua toutes les pages des forums « je suis dans le cirage », « je ne sais pas comment sortir de ce cirage » « j’ai la tête dans le cirage »… Elle donna les résultats de sa recherche au cordonnier et pendant sa pause de midi, un sandwich à la main, elle s’installa derrière son écran. Elle retapa « tête dans le cirage » comme mot clé. Un nouveau monde s’offrait à elle, à porté de main, juste sous ses pupilles.
Elle lisait avidement, avec une curiosité qui n’était pas feinte toutes ces anecdotes, tout ces morceaux de vie qui s’offrait à elle, qui s’étalait, là sous ses yeux. Elle devint addict.
Elle s’abreuvait à la vie des autres, vivait de toutes ces petites histoires glanées ici et là. Elle en avait besoin pour vivre, sinon, elle se sentait asphyxiée, comme un poisson sans oxygène. Elle pénétrait toutes ces intimités ouvertes sur le monde. C’était son air à elle.
Bientôt, la pause du midi ne lui suffisait plus. Elle en voulait toujours plus. Elle se perdait dans les « solitude », « célibataire », « je vis seule », « mon cœur bat vite », « je ne comprends pas, je suis essoufflée et j’ai un poids sur la poitrine ». Sa soif de vie des autres était sa seule distraction intéressante de la journée. Ce hobby devint si chronophage que le patron verrouilla l’accès à sa porte ouverte sur le monde.
Elle passât alors des journées et des soirées sans saveur. Sa petite vie ne suffisait pas à lui apporter de maigres distractions. Elle tournait en rond, ne pouvait plus se repaître de ce qu’elle avait lu, des malheurs et des joies des autres.
Alors, un jour, elle fit le compte de ses économies. Puis, elle fit le tour des magasins d’informatique. Et un soir, en quittant la boutique, elle fila s’acheter un ordinateur d’occasion. Rien de très performant, juste ce qui lui fallait pour se connecter à Internet. Elle se sentait heureuse et coquine, comme une enfant qui vient de faire une bêtise.

Avant d’éteindre la lumière, allongée dans son lit, elle contemplait les cartons comme une promesse d’avenir radieux. Demain, elle brancherait tout.

jeudi 12 juin 2008

Derrière l'écran, 3


Elle patienta ainsi une demi-heure. Milles huit cent longues minutes passées à essayer de dissimuler ce grand corps malhabile qui patientait devant une si petite boutique. Elle s’imaginait être la proie de conciliabules de tous les habitants du quartier, cachés, là derrière les petits rideaux étriqués de voile blanc. En si peu de temps, elle n’avait pas encore pris la mesure de l’anonymat de la capitale. Toutes ces vies, liées les unes aux autres par d’infimes liens. Une boulangère, un voisin de palier, la caissière de la supérette. Et pourtant toutes ces existences si individuelles, si égoïstes, juxtaposées.

Elle se tenait là et analysait les chaussures de la vitrine. Sous ses yeux, un mocassin Richelieu, ici une charentaise défraîchie, affaissée, la laine légèrement élimée sur le bout arrondi. Le staccato d’une paire d’escarpins, de l’autre côté de la rue, l’obligeât à se tordre le cou. Elle eut à peine le temps d’apercevoir furtivement une silhouette sylphide, cheveux au vent s’engouffrer dans le bus.

- C’est toi la fille Drectaut ? Questionna derrière elle, une grosse voix masculine et bourrue.

Elle se retourna, encore absorbée par la vision de la frêle silhouette qui disparaissait dans la longue carapace de l’utilitaire de la RATP.
Deux petits yeux noirs la fixaient. Le regard soupçonneux et la paupière froncée attendaient une réponse. L’homme était petit et gras. La tête relevée vers elle, il battait la paume de sa main droite avec une grande clef plate. Son crâne chauve luisait. Les rares cheveux parsemés sur les tempes étaient collés, formant plusieurs paquets de différentes taille. Le polo rayé gris et bleu était moucheté de tâches de graisse, de rouge qui devait être de la tomate. Il sentait la sueur.
- Oh ! Oh ! C’est bien toi la fille Drectaut ?? Magali ??
- Euh, oui, pardon. Excusez-moi. Oui, oui, c’est bien moi.
- Bien. Tu sais, je te demande. Je ne t’aurai pas reconnue. La dernière fois que je t’ai vue, t’étais grande comme ça, précisa t-il en posant sa main dans les airs à hauteur de sa taille.

Il se retourna, fit tourner la clef dans la serrure du rideau de fer et le remonta. Ils entrèrent dans la petite boutique. Le local n’était pas très grand. Un atelier et derrière, une petite pièce, fermée, sans fenêtre, qui servait de bureau.
- C’est là que tu pourras t’installer pour la compta, dit-il en désignant le cagibi d’un mouvement de tête.
- D’accord.
- ça te vas ?
- Oui.
De toute façon, même si ça n’allait pas, ça irait quand même. Ce n’était pas son genre de contester. Alors…
- J’ai besoin de toi tous les jours. On est fermé le samedi. Tu feras mes comptes et si besoin, mon secrétariat. Le matin tu viens pour 8h45 et le soir, tu peux partir à 18h. Et c’est moi qui ferme la boutique !
- Très bien. C’est bien ce qui était convenu avec mon père, risqua t-elle pour terminer la conversation.
Il lui sortit les livres de comptes, les factures, les cahiers, les blocs, les stylos. Il y a avait bien un ordinateur couvert de poussière, mais il ne fonctionnait pas.

Et c’est ainsi que la vie de Magali défilait sous ses yeux.

Chaque jour elle quittait sa chambre pour rejoindre le petit bureau de la pièce jaune. Le midi, le temps d’avaler son sandwich, elle s’installait dans le petit square du bout de la rue, et observait la vie de loin, celle qu’elle n’avait pas. Celle qu’elle n’aurait sans doute jamais.
Elle se noyait pour une petite heure dans les rires d’enfants qui descendent les toboggans, les courses de marmots, les confidences des mamans, des nourrices, qu’elle écoutait d’une oreille attentive. Ici, un mari qui ne fréquente plus le lit conjugal, là une belle-mère qui gère la vie de sa belle-fille, ou un chef de bureau qui ne supporte plus les arrêts de travail pour enfants malades… Elle laissait toutes ces cascades de rires clairs, ces cris, ces morceaux de vie s’engouffrer en elle. Elle s’en imprégnait. Elle faisait siens ces intermèdes volés.
Puis elle reprenait le chemin de la boutique et restait enfermée jusqu’à l’heure de la libération. SA libération. Elle rejoignait alors sa chambre. De temps en temps, elle faisait une halte au supermarché et souriait à la caissière.

Tapie entre ces quatre murs, perdue dans ses quinze mètres carrés, elle était seule. De cette solitude qui vous pèse sur la poitrine et vous fait haleter parfois, en faisant monter les larmes.
Quand elle s’asseyait sur le rebord de son lit ou à table devant son assiette, elle ne pouvait réprimer un profond soupir. Dans ces moments, tout son corps lui pesait. Chaque geste était un supplice, comme si ses os et sa chair étaient empreints de cette solitude trop lourde pour elle. Chaque pore, chaque cellule de son corps hurlaient sa solitude. Tout en elle transpirait la détresse et l’abandon.

C’était une fille, sans rien de particulier, qui traînait son atonie. Quand le soleil se levait sur sa vie, il brillait d’un éclat terne sur sa fade routine.
Et sa vie filait. Elle lui coulait entre les doigts. Tous ces instants précieux disparaissaient. Elle n’en voyait pas l’utilité. Qui était-elle au fond ? Qui se souciait d’elle finalement ? Qui s’inquiéterait de cette silhouette transparente qui avançait le long des murs gris de Paris tel un passe muraille ?

Cela faisait déjà plus d’un an qu’elle s’était installé à Dugommier. Les feuilles de l’automne avaient caressé sa fenêtre dans un vol tourbillonnant. L’hiver avait glacé ses pieds emmitouflés dans d’épaisses couches de chaussettes au fond de la paillasse.
Le printemps qui revenait, le chant des oiseaux le matin lorsqu’elle marchait vers la cordonnerie, lui réchauffaient à peine le cœur.

Sa vie commença à changer le jour où elle s’intéressa à l’ordinateur de son bureau. Celui qui ne fonctionnait pas. Lasse de faire les comptes de la cordonnerie à la main, elle tenta un beau jour de brancher l’ordinateur.
- Te fatigues pas… Marches pas la bécane, avait bougonné le vieux.
On voit bien que ce n’est pas lui qui s’enfile les comptes avait-elle répliqué, dans son cœur. Elle savait qu’elle n’avait rien à attendre de lui. En l’embauchant comme comptable, il rendait service à son père, qui autrefois lui avait rendu service. D’elle, il se fichait comme d’une guigne. Non, il n’y avait rien à espérer de cette mauvaise graine là.
Lui était plutôt satisfait de son employé. Elle en disait rien, ne réclamait rien… Une employée modèle, quoi ! Il était ravi!

mardi 13 mai 2008

Derrière l'écran, 2 - nouvelle-

Magali était restée prostrée de longues heures sur l’unique table du réduit poussiéreux qui lui servait d’habitat. Quand les sangles du sac à dos élimé lui brûlèrent les chaires, elle se redressa, le visage rouge, buriné par la tristesse, et les yeux secs, faute d’avoir trop pleuré.

La nuit était tombée depuis longtemps déjà. Elle pouvait voir par sa petite fenêtre les lumières de Paris. La féerie du spectacle la laissait pourtant insensible. Elle n’aimait pas la ville. L’air qu’elle respirait à sa lucarne était vicié. Décidément rien ne valait l’air pur de ses montagnes !

Elle s’étira et contempla quelques instants ses maigres affaires puis entrepris de les caser dans la minuscule armoire. Sans réfléchir qu’à Paris elle pouvait dîner à n’importe quelle heure, elle termina pour son premier dîner le paquet de gâteaux que sa mère lui avait donné pour le voyage. Quelques biscuits, un verre d’eau, la solitude, le vrombissement des voitures qui passaient sous sa fenêtre… Elle ne s’y ferait jamais à cette vie. Le sommeil fut long à venir. Alors que la lune était déjà haute dans ce ciel si particulier, teinté d’orangé, elle sombra enfin dans un ténébreux sommeil.

Dans sa petite chambre, une gigantesque vache l’observait. Elle était si volumineuse qu’elle emplissait le logis. A son cou, une cloche en bronze sonnait régulièrement, à chaque mouvement de tête de la bête. L’animal ne se contentait pas de hocher la tête, il lui parlait. Magali, Magali, pourquoi as-tu fuis ? Soudain Magali poussa un cri strident, son cœur résonnait, pétrifié par la peur. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes. Elle passa une main fragile dans ses cheveux pour repousser en arrière de petites mèches collées sur son visage. Le réveil, bloqué sur le buzzer, rugissait à intervalles réguliers. Elle respira. Quel cauchemar ! Elle quitta la paillasse qui lui servait de lit et s’empressa de se faire couler une douche.

Jetant rapidement un coup d’œil à ses affaires et ses placards, elle se rendit compte qu’elle devait sortir. Non, rien à faire, elle allait vraiment être obligée d’affronter ce monde, là dehors, juste au bas de sa fenêtre, au pied de son immeuble, derrière sa porte, ce monde grouillant, cette fourmilière géante, où chaque homme avance, se bouscule sans faire attention à l’autre. Elle avait repéré en arrivant de la gare un supermarché à l’angle de la rue en face de chez elle. Avant de sortir, elle fouilla dans la petite enveloppe que lui avait donné ses parents. Toute sa richesse tenait dans un petit rectangle de papier grisâtre. Il y avait ce qu’elle avait gagné en aidant ses voisins et un petit pécule qu’avaient constitué ses parents. Environ 2000 euros. C’était énorme et si peu à la fois ! Elle prit un billet de 20 euros, l’enfonça au fond de sa poche et quitta son réduit.

Elle avait la peur chevillée au corps. D’abord apeurée, elle apprivoisa peu à peu les trottoirs du quartier qu’elle arpenta plusieurs fois avant d’entrer dans le supermarché. Elle pris un certain plaisir à faire ses courses seule. Elle se promenait dans les rayons, le panier au bout du bras, réfléchissant mûrement ses choix. De toute façon, elle mangeait peu et n’était pas gourmande. Elle entassa dans son cabas de quoi tenir quelques jours.

A nouveau dehors, ses achats dans les mains, elle observa la foule devant elle. Des anonymes entraient et sortaient du magasin. Deux personnes assises par terre un peu plus loin, faisaient la manche. Un petit rayon de soleil perça au travers des lourds nuages gris. Elle avait mal dormi. Ses yeux étaient cernés, elle avait encore le cœur lourd d’être seule ici, dans cet environnement hostile, et pourtant, elle sentait souffler en elle, une étrange brise de liberté.

Quelques gouttes tombèrent. Le rayon de soleil disparu pour laisser place à de grosses gouttes. Magali fit le chemin inverse, et en courant, rejoignit sa chambre.

Le week-end entier fut pluvieux, maussade, et froid. Grâce à ses provisions, elle resta chez elle, ne s’autorisant pas une sortie, ne serait ce que pour prendre l’air. La petite radio qu’elle avait amené lui annonçait ce qu’il se passait dans le monde et diffusait ses chansons préférées. C’était bien assez pour une jeune fille qui, allongée sur son lit, laissa son cœur s’envoler deux jours durant vers ses Pyrénées.

Quand lundi matin le réveil sonna, elle se leva. Elle ne voulait à aucun prix être en retard pour son premier jour de travail. A huit heures trente, elle était déjà devant la petite porte du magasin de l’ami de son père.

C’était un tout petit magasin, un peu vieillot. La vitrine était étroite, on pouvait y observer de vieilles chaussures. Le reste du magasin était plongé dans l’obscurité. Au dessus de la porte, on pouvait lire « Cordonnerie Bouchot ». En fermant les yeux, on pouvait sentir les odeurs mêlées de vieux cuirs, de cirage et de renfermé. C’est là qu’elle devait travailler.

mardi 29 avril 2008

Derrière l'écran, 1 - nouvelle-

Le train venait d’entrer en gare. Ce n’était pas la première fois que Magali séjournait à Paris, mais à chaque fois, débarquer sur ces quais gris loin de ses Pyrénées lui pinçait le cœur.

Un sac gris sur le dos et une valise en toile marron au bout du bras, elle passe la main dans sa poche et serre son petit trousseau de clefs. Cela la rassurait. Elle avait au moins un endroit où se cacher de ce monde hostile et grouillant.

Elle n’avait jamais aimé la foule. Elle préférait ses montagnes et la nature aux hommes. Quand elle donnait un coup de main à la ferme voisine, elle s’enfermait dans l’étable avec les bêtes.

Dorénavant, plus rien n’était pareil. Sa mère l’avait forcée à quitter la maison pour qu’elle trouve du travail et se fasse une situation, comme on disait chez elle. Et puis, il fallait aussi qu’elle se trouve un mari. Sa mère avait pour elle d’autres ambitions que de la voir faire sa vie avec un éleveur du coin. Elle aurait voulu la voir mariée avec un homme de la ville, un employé, quelqu’un qui ne passe pas sa vie, à dépendre du calendrier agricole.

Elle s’engouffra dans le métro la peur au ventre. Elle avait tellement entendu de choses sordides sur ce coupe-gorge de la capitale. Elle descendait les marches en baissant la tête et en longeant les murs.
Arrivée à Dugommier, elle marche vers le petit réduit qui lui sert d’appartement. Les murs de l’immeuble étaient sales et déc
répits. Elle gravit lentement chaque palier. A chaque marche, sa gorge se serrait un peu plus. De grosses larmes lentement embuaient ses yeux. Sa main blanche et fine se serra machinalement sur la poignée de sa valise. Devant sa porte, au quatrième étage, elle ne put réprimer un énorme sanglot. Elle se retourna. L’escalier était sale et poussiéreux. Elle entra et referma la porte. D’un coup d’œil circulaire elle reprit connaissance de la pièce. LA PIECE. Celle où désormais elle allait vivre. SON chez elle.

Elle était venue quinze jours plutôt après avoir répondu à une annonce. Elle n’avait pas vraiment le choix. Ses parents possédaient peu de moyens et si d’aventure elle voulait changer d’appartement, elle devait d’abord gagner sa vie.

Un ami de son père chez qui elle devait travailler avait installé une vieille table en formica bleu bancale, tout comme la chaise qui l’accompagnait. Au fond, un petit lit et une couverture. Heureusement, elle avait pensé à prendre des draps. Une plaque électrique et un minuscule frigidaire de part et d’autre de l’évier formaient le coin cuisine. Mais ce n’était pas le plus sordide. Ce soir, elle allait devoir affronter un moment qu’elle redoutait, elle allait devoir prendre sa douche. Même en signant la location, elle n’arrivait pas à se résoudre à avoir une salle de bain comme ça. Elle aurait mille fois préféré se laver à l’eau froide avec un seau. Mais chez elle, les toilettes étaient « à la turque » et pour prendre sa douche, il suffisait de placer une sorte de caillebotis sale et abîmé sur les toilettes…

Elle se laissa tomber sur son unique chaise. La valise gisait à ses pieds. Le sac à dos encore accroché aux épaules elle s’avachit sur la table, la tête dans les bras sans chercher à retenir ses larmes. Elle ne savait pas combien de temps elle allait passer ici, ni même ce qu’allait être sa vie. Sa mère lui avait interdit de rentrer dans l’immédiat. Lundi matin, l’ami de son père l’attendait dans son atelier.

Au pied de sa valise, une grosse blatte curieuse sondait de ses antennes le rebord d’une chaussure.